Éviter le « cas par cas » sans devenir trop corporatif
Au cours des dernières années, le télétravail est devenu la norme pour de nombreuses startups que ce soit entièrement à distance ou hybride. Parallèlement, un nombre croissant de grandes organisations et d’institutions publiques poussent désormais leurs employés à retourner au bureau.
Ce mouvement crée de la confusion chez plusieurs fondateurs. Certains se demandent s’ils devraient suivre la tendance. D’autres tentent de trouver un juste équilibre, en ajustant les politiques. Dans bien des cas, les décisions liées au télétravail sont prises « au cas par cas » dans l’intention de demeurer flexibles tout en évitant des règles trop lourdes.
Bien qu’on ait généralement des bonnes intentions, avec le temps, cette approche tend à créer plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Souvent, le véritable enjeu n’est pas de savoir si le travail devrait se faire à distance ou au bureau, mais plutôt le manque de clarté quant à la manière dont les décisions sont prises.
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Le retour au bureau et pourquoi les startups ressentent la pression
Lorsque de grands employeurs et des gouvernements annoncent des politiques de retour au bureau, le signal est fort. Même si leurs réalités sont très différentes, les startups en ressentent les effets.
Les fondateurs se demandent alors:
- Sommes-nous trop flexibles?
- Le télétravail nuit-il à la performance ou à la collaboration?
- Envoyons-nous le mauvais message en tant que leaders?
L’erreur que commettent plusieurs startups est de présumer que ce qui fonctionne pour les grandes organisations devrait automatiquement s’appliquer à elles. Or, les raisons qui motivent les décisions de retour au bureau dans des grandes entreprises (engagements immobiliers, pressions politiques, recherche d’uniformité à grande échelle) sont souvent très éloignées des réalités des entreprises en démarrage.
L’enjeu n’est pas de choisir un camp dans le débat télétravail versus bureau, mais plutôt de déterminer comment gérer la flexibilité de façon équitable, claire et durable.
Il est également important de rappeler que, pour de nombreuses startups, le télétravail n’est pas qu’un choix de politique: c’est un avantage stratégique. La flexibilité permet d’attirer des talents de haut niveau, surtout lorsque les budgets de rémunération sont plus serrés. Dans plusieurs cas, les startups n’ont tout simplement pas de bureaux, ou choisissent de ne pas en avoir en raison des coûts.
Le télétravail n’est donc pas une tendance à inverser, mais bien souvent un élément central de la manière dont les startups opèrent et se développent.
Pourquoi les décisions « au cas par cas » semblent fonctionner… au début
Gérer le télétravail de manière informelle peut sembler être l’approche la plus humaine et pragmatique, surtout dans les petites équipes.
- Tout le monde se connaît
- Les besoins semblent uniques
- La confiance est personnelle
- Les politiques formelles paraissent inutiles ou « trop corporatives »
Au tout début, les décisions sont souvent prises en fonction du contexte, des relations ou de l’intuition. Pendant un certain temps, cela fonctionne. Jusqu’à ce que ce ne soit plus le cas.
À mesure que les équipes grandissent, la prise de décision informelle devient plus difficile à justifier, à expliquer et à appliquer de façon cohérente.
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Le télétravail au “cas par cas” commence à poser problème
1. Un sentiment d’iniquité
Même lorsque les décisions sont prises de bonne foi, les employés se comparent. Lorsque certaines personnes bénéficient de plus de flexibilité que d’autres sans critères clairs, des questions surgissent naturellement:
- Pourquoi est-ce permis pour eux, mais pas pour moi?
- Est-ce lié à la performance, à l’ancienneté ou à des préférences personnelles?
Cette situation devient particulièrement sensible lorsque les employés voient passer les nouvelles sur les politiques de retour au bureau. Sans cadre clair, les décisions paraissent arbitraires plutôt qu’intentionnelles.
2. Une pression accrue sur les gestionnaires
Lorsqu’il n’y a pas de politique, ce sont les gestionnaires qui deviennent la politique.
On attend d’eux qu’ils:
- prennent des décisions sans lignes directrices,
- expliquent et défendent leurs choix à répétition,
- gèrent les réactions émotionnelles.
C’est particulièrement difficile pour les gestionnaires débutants. Avec le temps, on voit apparaître de l’incohérence, de l’inconfort et de la fatigue décisionnelle.
3. Des difficultés de croissance
Ce qui fonctionne pour cinq personnes fonctionne rarement pour vingt-cinq.
Les décisions “au cas par cas” ne se déploient pas bien à grande échelle, car:
- les nouvelles recrues ne savent pas à quoi s’attendre,
- certains gestionnaires interprètent différemment le concept de “flexibilité”,
- la direction revisite constamment les mêmes discussions.
Au lieu d’être un choix stratégique, le télétravail devient une source récurrente de friction.
4. Manque d’alignement et risques
Sans règles claires, le télétravail peut affecter subtilement:
- la disponibilité et la réactivité,
- les normes de collaboration,
- les attentes en matière de performance,
- la cohésion d’équipe.
Lorsque les attentes ne sont pas claires, chacun comble les zones grises à sa façon. Et ces interprétations s’alignent rarement au sein d’une équipe en croissance.
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À quoi devrait ressembler la politique de télétravail en startup
Une politique de télétravail n’a pas besoin d’être longue, rigide ou juridique. Elle n’a pas non plus besoin de copier ce que font les grandes organisations. Ce dont les startups ont réellement besoin, c’est une clarté partagée.
1. Des critères d’admissibilité clairs
Il n’est pas absolument nécessaire de traiter tout le monde de façon identique. Mais tout le monde doit comprendre les règles.
Une politique simple devrait préciser:
- si le télétravail est offert à tous les rôles,
- les différences entre les attentes en mode télétravail, hybride ou en présentiel,
- les conditions liées à la performance, au rôle ou aux besoins d’affaires.
Cette clarté crée une base commune, même lorsque des exceptions existent.
2. Des attentes claires en matière de disponibilité
Le télétravail échoue rarement en raison du lieu de travail, mais plutôt parce que les attentes ne sont pas exprimées.
Une bonne politique aborde notamment:
- les heures de travail communes,
- les délais de réponse attendus,
- les normes liées aux réunions,
- les considérations liées aux fuseaux horaires.
C’est particulièrement important lorsque les équipes sont réparties et que la visibilité de la direction est réduite.
3. Le rôle des gestionnaires
Le télétravail ne se gère pas tout seul.
Les politiques devraient préciser:
- les responsabilités des gestionnaires en contexte de télétravail,
- la manière dont la performance est évaluée à distance,
- la façon dont les enjeux sont traités lorsque les attentes ne sont pas respectées.
Cela donne un cadre clair aux gestionnaires sans leur enlever leur pouvoir de jugement.
4. Un point de référence commun
Une politique crée un langage commun. Plutôt que de dire « ça dépend », les leaders peuvent dire: « voici comment nous abordons le télétravail dans l’entreprise ».
Cela suffit souvent à réduire l’incertitude et les tensions.
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Ce dont les startups n’ont pas besoin
❌ Des règles excessivement détaillées
- Les politiques qui tentent de prévoir tous les scénarios deviennent rapidement obsolètes et ignorées.
- Une politique de télétravail doit guider les décisions, pas remplacer le jugement.
❌ Copier les grandes organisations
- Les startups n’ont pas besoin de reproduire des politiques de retour au bureau conçues pour des milliers d’employés.
- Leur force réside dans l’adaptabilité, pas dans l’uniformité.
❌ Le silence
- Le fait d’éviter le sujet laisse place aux suppositions, surtout lorsque le discours externe sur le télétravail est bruyant et contradictoire.
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Le véritable objectif d’une politique de télétravail
En réalité, une politique de télétravail ne porte pas sur le lieu de travail.
Elle porte sur:
- l’équité,
- la confiance,
- la cohérence,
- des attentes claires.
Dans un contexte où les normes de télétravail évoluent et sont débattues publiquement, la clarté devient encore plus essentielle.
Mot de la fin
Le télétravail n’échoue pas parce que les startups sont trop flexibles. Il échoue parce que la flexibilité n’est pas clairement définie.
Alors que les grandes organisations ramènent leurs employés au bureau, les startups n’ont pas à suivre aveuglément. Elles doivent plutôt être intentionnelles.
Passer de décisions “au cas par cas” à une politique de télétravail simple et réfléchie est l’un des moyens les plus efficaces de réduire les frictions, de soutenir les gestionnaires et de renforcer la confiance, sans devenir « trop corporatif ».
La structure, lorsqu’elle est bien conçue, n’est pas l’opposé de la flexibilité.
C’est ce qui permet à la flexibilité de durer.

